Récit d’un corps singulier : l'Invisible en Mouvement
Le temps d'un samedi, le studio est devenu un espace où les corps se font pinceaux, et le silence, une toile. Voici le récit de ces écritures où le mouvement rejoint l'invisible.
Les souffles solitaires
L'offrande à la terre À genoux, une silhouette entre en dialogue avec le sol. Ses mains, par de doux tâtonnements, semblent soigner la terre. Puis, l’invisible s’en mêle : des ailes émergent, ses doigts tremblent. Soudain, dans un accord parfait avec la note finale, ses mains, par les côtés, se plaquent au sol. Un point final, une clôture magistrale. Je reste traversée par une émotion sans nom, admirant cette manière de préparer l'espace pour ce qui va suivre…
Le tracé du silence Un corps à genoux s’incline. Les mains dessinent le sol de douces rondeurs. Puis, une main après l’autre se dépose avec délicatesse pour créer une ligne d'horizon. Avec lenteur, ses doigts s’élèvent dans les airs, s’égrenant l’un après l’autre comme une horlogerie du sensible qui fascine le regard.
La suspension du temps Debout, elle plane, ses bras embrassant l’infini. Puis, le mouvement l’entraîne vers le bas : elle roule, s’étire, explore les extrémités de son propre corps. Sa jambe s’élève vers le plafond dans une apesanteur hors norme, comme si la gravité n’avait plus de prise sur elle. Mon souffle se cale au sien : il se suspend à son immobilité et repart, libéré, quand le mouvement reprend vie.
Le poème éphémère Une autre participante effleure le sol, presque sur la pointe des pieds, dans un jeu de présence et d'absence. Ses petits sauts légers évoquent une terre brûlante. Peut-être cherche-t-elle dans ses paumes un trésor invisible ? Alors, ses mains deviennent l’écriture d’un poème vivant. Entre déséquilibres maîtrisés et jeux de doigts, sa danse est une fresque où se croisent le burlesque et la pantomime.
L'architecture de l’air Une femme danse maintenant avec l’invisible. Ses bras dessinent des arabesques colorées dans l’air. Au changement de musique, sa démarche devient volontaire, décidée. Ses bras ne flottent plus : ils tracent des lignes géométriques, découpant l’espace avec une précision d'architecte.
Les rencontres
D’abord, les danses s'ignorent. Chacune habite son propre monde, l'une cherchant les hauteurs, l'autre s'ancrant dans son coin. Puis, un fil invisible, tissé par les regards, les relie. On marche sur ce lien ténu. Soudain, un geste incisif sur le côté dévie, l’instant d’un souffle, la trajectoire. Je reste stupéfaite de cette écriture chorégraphique spontanée. La rencontre se termine au sol, plante contre plante, mains à mains. La souplesse peut parfois s’absenter, mais le rire éclate, célébrant notre humanité partagée.
Parfois, la danse à deux demande un apprivoisement. On tourne l'une autour de l'autre, on se regarde et, peu à peu, la résistance fond; la résonance des corps laisse place à la gaité du jeu, qui devient un moment de grâce teinté d’humour.
Puis vient mon tour. Je retire mes chaussettes pour mieux sentir le présent. La danse devient un jeu d’enfants, une célébration de retrouvailles. On se cherche, on se trouve, dos à dos. Mes mains partent à la rencontre de l'autre dans l’aveugle. On se balance, on s’amuse : c’est bon, tout simplement.
Le final : l'émergence du cerf
La boucle se referme. Tandis que l'une danse les yeux clos dans son univers intérieur, l'autre occupe l'autre versant de la scène. C’est alors que la magie opère : au détour d'une note, une présence sauvage émerge. Un mouvement grandiose, majestueux. La nature s’invite dans l’espace. Une apothéose vibrante où le sauvage reprend ses droits.
*****
L'écho de la forêt En fin d’après-midi, je m’enfonce dans les bois. Un besoin de nature danse encore dans mon ventre. Alors que je suis blottie contre un arbre, le galop de sabots déchire le silence. Dans une stupeur merveilleuse, un faon, puis un deuxième, passent à un mètre de moi. Je reste sidérée.
Pour la première fois, je ne suis plus une observatrice : je fais partie de leur univers. C’était le point final, écrit par la vie elle-même, à cette journée de printemps.
"Danser, c'est transcender totalement notre pauvre condition humaine pour participer intégralement à la vie profonde de l’Univers. » Maurice Béjart
Texte écrit suite à l’atelier de danse improvisée du 25 avril 2026
Giuseppina
Laissez un commentaire